24 mars 2006

Que d'oeufs, que d'oeufs...!

Vous vous demandez sûrement pourquoi on utilise autant d'oeufs dans la pâtisserie et les desserts portugais en général...? Non, au Portugal nous n'avons pas une race endémique de poules, voire génétiquement modifiée, super pondeuse et hyper productive. Voici les raisons - historiques - de cette consommation effrénée d'oeufs...

Jusqu'au milieu du XVIIIe s., le Portugal regorgeait d'une pléthore de couvents qui servaient surtout à caser les filles des familles nobles pour que le frère aîné touche quasiment la totalité de l'héritage ou que la soeur préférée puisse bénéficier d'une dot plus importante. Triste époque! Les nonnes, issues des meilleures familles portugaises et trop délicates pour pratiquer de gros travaux d'agriculture, se contentaient bien souvent d'élever des poules. Ensuite, pour tuer l'ennui du confinement, elles passaient des journées entières dans les cuisines des couvents à transformer les innombrables oeufs pondus par les poules en desserts de leur invention. Il s'ensuivit une frénésie de confection de desserts à base d'oeufs, à tel point que, se copiant plus ou moins tous les uns les autres, les couvents entrèrent dans une compétition folle de celui qui arriverait à inventer la meilleure douceur de tout le Portugal! Ainsi naquirent les ovos moles, les queijadas (sortes de cheese-cakes portugais), les barrigas de freira (ventres de nonne), les papos de anjo (gorges d'ange), le toucinho do céu (lard du ciel), parmi des dizaines et des dizaines d'autres spécialités célèbres, encore aujourd'hui très prisées et confectionnées comme au temps des couvents! L'une de ces douceurs a même acquis une renommée internationale et est désormais vendue de Lisbonne à New-York, en passant par Londres, Hong-Kong ou encore Sydney: le célébrissime pastel de nata !

Vers la moitié du XVIIIe s., les choses prirent un vilain tour pour nos nonnes portugaises... En effet, derrière les murs de ces innombrables couvents, se passaient des choses bien moins catholiques que la pâtisserie. Les couvents étaient aussi devenus des sortes de bordels de luxe - rappelez-vous que toutes ces soeurs étaient de jeunes et jolies femmes de la haute noblesse - pour la bonne société masculine de l'époque (l'une de ces religieuses trop passionnées - Mariana Alcoforrado - est devenue une référence littéraire internationale, avec les fameuses "Lettres de la Religieuse Portugaise"). Et le Marquis de Pombal, intransigeant Premier Ministre de l'époque (qui fut également l'homme de la reconstruction de Lisbonne après le tremblement de terre de 1755), décida de mettre fin à la débauche - mais surtout aux coûts dispendieux pour l'Etat engendrés par ces gynécées pseudo-religieux - en fermant la plupart des couvents et en dissolvant les ordres. Bon, au moins, il nous reste un vaste et beau patrimoine de belles et vieilles pierres à visiter, au Portugal... Et puis, pour notre plus grand plaisir, le Marquis de Pombal n'est pas allé jusqu'à brûler les recettes des religieuses...!

PS : un de ces jours, il faudra aussi que je vous raconte pourquoi on appelle les lisboètes des "alfacinhas" (petites laitues) et les gens de Porto, des "tripeiros" (tripiers)...

Illustrations : Fortescue, Leighton

26 commentaires:

  1. très agréable de se cultiver tout en dégustant tes recettes.

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  2. Donc si j'ai bien compris, a un moment les religieuses portugaises etaient des poules de luxe hyper productives. Merci pour cette lecon d'histoire culinaire.
    Ca doit etre pareil en France tu sais, je me demande pourquoi on appelle ce fameux gateau rebondi une religieuse?

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  3. Merci beaucoup Elvira pour cette explication! Tu soulages ma curiosité!

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  4. En effet, Gracianne! :-)) Et pendant ce temps, les moines pochetronnaient en goûtant les liqueurs de leur invention ... Elle était belle, la religion, au XVIIIe siècle!

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  5. En effet, je me disais que je n'avais jamais vu de recettes avec autant d'oeufs!!! Si on veut faire un dessert portugais, alors on peut être sûr de devoir passer avant dans un magasin afin de faire des réserves d'oeufs...

    Merci pour ce cours d'histoire culinaire; c'était très intéressant!

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  6. é pena não estar em português!

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  7. J'ai du être nonne portugaise dans une autre vie, car j'adore toutes ces recettes sucrées à base d'oeuf, dont tu nous régales !

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  8. Très intéressant! J'ai hâte de découvrir l'histoire des petites laitues et des tripiers! Merci!

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  9. Pois, Abel... Mas em regra geral, os Portugueses conhecem a história dos nossos doces conventuais, mas não os franceses... :-)

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  10. Merci, Elvira, pour la petite leçon appétissante. Du coup, nous autres brésiliens avons hérité de ce goût tout "religieux" pour les douceurs à base de jaunes d'oeufs et de beaucoup, beaucoup de sucre... d'où le succès fou des baba-de-moça, fios de ovos, ambrosias ou autres quindins de par notre Brésil. Miam!

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  11. C'est exactement vrai, Milady Carol! Nos doueceurs sont très très similaires.

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  12. C'est vrai que je m'étais aussi faite la réflexion (surtout que les oeufs, j'y fais très attention ;) )
    Merci pour cette page d'histoire

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  13. J'en sais un peu plus ,merci

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  14. Savoureuse histoire, merci :-)

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  15. Je viens de jeter un oeil sur les recettes ... 19 jaunes d'oeufs pour les ovos moles !!!!!

    A tomber j'imagine !

    Il va falloir que je fasse le tour du monde des desserts :-)

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  16. Que chique! Gostei imenso do seu blog, parabéns!
    Até breve,
    Daniela Mann

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  17. Obrigada, cara Daniela! :-)

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  18. Merci pour cette belle histoire, Elvira !

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  19. Incroyable, cette histoire. Vraiment, merci de nous avoir transmis ça !

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  20. Trés bien.
    Permite-me sugerir-te outras receitas explicadas "doutras" maneiras:
    http://basagueda.blogspot.com/2006/03/nossa-comedura-vi-bacalhau-alagado.html
    ou
    http://basagueda.blogspot.com/2006/02/nossa-comedura-v-do-leito-comdado-ao.html
    ou ainda
    http://basagueda.blogspot.com/2006/01/nossa-comedura-iv-batatas-solteiras.html

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  21. J'adore l'Histoire vue par le petit bout de la lorgnette !!!!
    Dans 2 semaine, je vais pouvoir sortir ma "science" à mes cousins...héhé...
    Merci Elvirinha !!!!!

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  22. Merci pour cette information. Même si j'avais voulu, je n'aurais même pas pu l'imaginer.

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  23. Passionnante histoire!
    C'est bien de se rappeler à nos souvenirs des choses plus ou moins belles de notre passé!

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  24. Eu estudo história e outra das razões dada para a profusão de receitas com ovos (bem como com amêndoas) tem a ver com o facto das rendas devidas a cada mosteiro serem habitualmente pagas em géneros em datas fixas. Daí que se tornava necessário lidar com uma grande quantidade de ovos muito rapidamente (antes que se estragassem), daí também a criação de receitas com muitos ovos, para os usar a todos.
    Quanto às ordens religiosas, apesar do Marquês de Pombal ter tentado pôr ordem em várias e ter limitado muito os seus campos de actuação (sobretudo aos jesuítas), estas só são extintas a partir de 1820, embora no caso dos conventos femininos estes continuem a existir até falecer a última monja/freira, tendo assim permanecido até ao fim do século XIX.

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